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Drapeau nazi

LE FRONTSTALAG 120
1940-1941

Colonne de prisonniers à Mirecourt

Juin 1940. La France a perdu la guerre. Des milliers de prisonniers sont rassemblés dans des Dulags comme celui de Poussay puis des Frontstalags. Dans le Frontstalag 120 de Ravenel, le bâtiment no 1 était réservé à l’administration et avait son chef sur place. Le docteur Graul commandait le camp. Le lieutenant Luck était son adjoint. Tous deux parlaient parfaitement le français ainsi que quelques autres soldats plus jeunes. La vie du camp se mettait en place. Des équipes de corvées se rendaient déjà à Mirecourt entourées de sentinelles. La mise en place du camp nécessitait la pose de grillage autour des bâtiments et des barbelés autour du camp, la création de miradors et d’équipes de surveillance avec de lourdes mitrailleuses.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Au cours de la campagne de France, les plus forts contingents de prisonniers français faits par les Allemands sont recensés dans le Nord de la France, dans les Vosges, et en Alsace, là où les grandes armées ont été encerclées. On constate que 16,76 % ont été pris avant le 31 mai 1940, 80,56 % en juin et 1,72 % en juillet. 50 % des captures ont été faites dans l’intervalle de la demande de l’armistice et son entrée en vigueur. De plus, du point de vue des statistiques, 50,47 % des soldats français ont été capturés sans combat (reddition) contre 44,86 % au combat et 4,67 % sont indéterminés. Abattus, découragés, sans rien à manger et à boire, les soldats sont rassemblés aux bords des routes et dirigés par quelques "feldgrau" vers les premiers lieux de rassemblement (Dulag) où ils déposeront partie de leur paquetage, casque, masque à gaz, musette en tas gigantesques. Les armes légères ont été laissées sur place et seront acheminées vers des centres de tri avec les armes lourdes, elles aussi rassemblées et alignées à perte de vue dans des prés.
De longues files de prisonniers se retrouveront sur les routes vosgiennes pendant plusieurs semaines, allant de Dulag en Dulag puis au Frontstalag. Après ces marches interminables, une partie de ces prisonniers vont encore rester en France dans ces camps improvisés, répartis sur tout le territoire conquis, gardés par des unités spéciales dénommées Landesschützen-bataillon, dont leur fonction était le gardiennage et la conduite sous bonne garde des unités commandos (travaux de réparation ou de construction). Les prisonniers coloniaux et nord- africains, interdits sur le territoire allemand pour des raisons raciales et sanitaires, seront internés à partir de mai 1942 dans huit Frontstalags répartis sur le territoire français, gardés jusqu’en janvier 1943 par les unités spéciales.

Le Dulag de Poussay

Les Dulags et Frontstalags étaient des structures parfaitement définies par les Wehrkreise. Un camp de prisonniers de guerre était un lieu clos dans lequel étaient internés les soldats vaincus, regroupés et surveillés. Leur captivité était régie dès les premiers jours par la Convention de Genève de 1929 et la convention d’armistice signée le 22 juin 1940. Ils devaient être rassemblés puis dirigés, au gré des possibilités d’hébergement qui s’offraient à eux dans la campagne française. Les Dulags furent donc leurs premières solutions. La durée de vie de ces sites fut, en France, toujours très courte, allant de quelques jours à quelques semaines. Le Dulag de Poussay avait été installé à la hâte dans une vaste prairie, longée au nord par le Madon, affluent de la Moselle, et à l’est par le ruisseau du Val d’Arol marquant la limite entre les communes de Poussay et Mirecourt, face à la Société Cotonnière de Mirecourt. Un grand nombre

Vue d'ensemble du camp de Poussay

avait été capturé dans le nord du département, dans ces vallons boisés où les armées, encerclées, s’étaient dissimulées sans grands espoirs d’échapper à l’armée allemande. Les officiers, rapidement séparés de la troupe, étaient conduits vers les Oflags du Reich. Les soldats et les sous-officiers, eux, devaient rester sur place et momentanément envoyés dans les Dulags. En cette fin du mois de juin, les près sont particulièrement détrempés. Le sujet est maintes fois évoqué dans les témoignages. À la date du 25 juin, Lucien Violleau note : « À minuit, on se réveille. Quelques copains couchés à côté de moi sur la prairie humide se sentent baignés dans l’eau ; leurs couvertures sont submergées par plus de 20 centimètres d’eau. Donc impossible de rester couchés, de l’eau partout, et dehors la pluie tombe, d’ailleurs presque toute la matinée. […] Pluie pendant toute la journée, ce qui rendait notre internement pénible ; sous les toiles de tente, pareille à des taupinières que l’on voit au milieu d’un pré, avec l’eau qui courait partout, pataugeant dans l’eau et la boue, sous la pluie qui ne cessait de tomber que de courts moments, la vie est vraiment

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Les Allemands à l'entrée de Mirecourt

triste et pénible quelques jours de cette vie. Coucher dans l’humidité extrême et voilà comment viennent les rhumatismes, les maladies de tout genre. »

Un nouveau quotidien

Depuis le 21 juin, donc, le Dulag se remplissait, puis se vidait (la population du camp qui s’élevait à plus de 10.000 prisonniers les tout premiers jours diminua pour atteindre le nombre de 6.300 début juillet), emmenant les hommes vers d’autres lieux d’internement, tels ceux de Rambervilliers, Épinal, Mattaincourt, Mirecourt, etc. Dans « Mes Mémoires », Lucien Violleau a immortalisé les premiers instants de sa vie de prisonnier. Le samedi 22 juin 1940, le cortège de prisonniers quittait Gugney, direction Mirecourt, située dix kilomètres au sud. « En arrivant à Poussay, je n’ai pas de chance, je suis trié pour enlever le barrage antichars sur le bord de la route. Le boulot fini, qui a demandé une heure, je suis encore en déveine et l’on m’amène pour faire boire plus de 2.000 chevaux avec plusieurs Français, mais pas un seul copain. À midi, je pense à me tailler et je rejoins ma compagnie internée parmi quelques milliers d’autres Français dans un camp de concentration près de Mirecourt. Il y a pour le moins plus de dix mille prisonniers, cantonnés dans un pré humide. Le soir, la moitié s’en va dans une autre direction. Nous on se prépare, mais tout compte fait, nous restons. La soirée, je vais chercher de l’eau potable. Il m’a fallu attendre deux heures sur le bord d’une route derrière la garde allemande, lorsqu’enfin je réussis à y aller. Quoi de plus triste pour un français que d’être prisonnier dans son propre pays et de voir les Allemands entièrement maîtres de celui-ci ! Nous, Français, nous sommes sur la garde des mitrailleuses et des canons ; eux se promènent avec nos vélos, nos motos, toutes nos voitures, nos chevaux. Ils nous prennent jusqu’à nos lampes électriques et des objets qui leur manquent. Et nous n’avons qu’un droit : de nous laisser faire ! Parfois ils nous parlent, nous commandent, mais personne n’y comprend rien. »

Après deux jours passés dans les bois, sur les hau- teurs de Vaudémont (Meurthe-et-Moselle), René Bled est capturé le 22 juin et arrive au camp de Poussay le 24. « Les Allemands criaient, vociféraient et comme le disait un soldat français, "c’est une langue qui ne doit s’exprimer qu’ainsi". En tout cas fréquent depuis notre arrestation. Nous fûmes cantonnés dans le camp improvisé de Poussay à seulement trois kilomètres de Mirecourt, que nous avions traversé plusieurs fois dans le passé. Mais pas le temps de se poser beaucoup de questions, les Allemands conti- nuaient d’avancer et après notre sortie du bois, nous fûmes pris en charge par d’autres hommes de troupes et de régiments qui regroupaient les prisonniers. […] Notre camp […] était composé d'alignements de tentes, des tentes faites dans de la toile de tente sombre. Bref, nous couchions à quatre directement sur le gazon de cette zone marécageuse et particulièrement humide. De plus, il pleuvait depuis plusieurs jours. […] nous étions mélangés avec des Sénégalais et autres indigènes comme ils étaient appelés ici, malmenés par les soldats de la Wehrmacht. Ce n’était pas gai pour personne, surtout que nous n’avions rien à faire, seulement attendre. […] On nous parlait de démobilisation ici, après on rentrerait chez nous, mais qu’il fallait attendre ! […] Le 26 juin, nous levions le camp pour Mirecourt où nous avions laissé nos véhicules deux jours avant. »

Fernand Guillou, sergent-chef au 6e régiment du génie, restera à Poussay du 21 au 23 juin. « Nous étions plusieurs milliers dans cette prairie [de Forcelles-sous-Gugney (Meurthe-et-Moselle)]. Un ca- valier allemand vint au milieu de nous et nous intima l’ordre de déposer les armes. […] Nous fûmes dirigés aux environs de Mirecourt et parqués dans la prairie de [Poussay]. Les officiers [ont été] séparés et dirigés immédiatement sur l’Allemagne. Dans la prairie où paissaient les vaches, nous sommes restés deux jours. Il faisait beau et je partageais ma toile de tente avec deux autres camarades. Mon imperméable me servait de literie et mon casque d’oreiller. Pour toute nourriture du pain de guerre que j’avais prudemment conservé, pour boisson de l’eau de la prairie ce qui fut plus tard source de dysenterie. On dormait 24 heures sur 24. »

Paul Liégerot, originaire de Belmont-sur-Vair (Vosges), est un enfant du pays. Soldat de la 1re DIC, il est fait prisonnier le 21 juin à Pulney. Trois motos allemandes, à peine trois ou quatre hommes, ont emmené 1.200 hommes vers Mirecourt. Son régiment fut certainement un des tout premiers à s’installer sur le terrain de Poussay. Son journal nous renseigne quant au protocole suivi par les prisonniers avant de gagner ledit Dulag : « Enfin, nous arrivons à Poussay. Là on nous parque dans la prairie. On nous enlève nos sacs, les vélos, les ceinturons, etc. De là ils nous

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remmènent dans la deuxième prairie à côté de Mirecourt. On fait le campement des toiles de tente pour la nuit, à quatre mètres de la route. »

Le témoignage de Papa Guèye Fall, officier de réserve est davantage circonstancié. Servant à titre français au 12e régiment de tirailleurs Sénégalais (12e RTS) lors des opérations de juin 1940, ce lieutenant sénégalais connut successivement les camps de Poussay, Mattaincourt, Mirecourt, Rambervilliers puis celui d’Épinal. Sa compagnie a été capturée à Fraisnes-en-Saintois (Meurthe-et- Moselle) le 21 juin 1940. Les officiers furent conduits en auto à Poussay tandis que la troupe s’y est rendue à pied. Dans son rapport il se plaint de l’organisation et de l’absence de ravitaillement des premiers jours. Il quitte le camp le 25 juin en direction de celui de Mattaincourt. « Pour se rendre de Poussay à Mattaincourt la colonne d’officiers que nous formons passe devant une ferme occupée par des soldats allemands qui nous regardent défiler. Bientôt, ils me remarquent, m’insultent copieusement et se mettent à me jeter des cailloux. Les protestations de mes camarades m’évitent d’être lapidé. » Au travers de tous ces témoignages se dégage toute l’histoire factuelle des deux camps de prisonniers de Poussay au cours des mois de juin et juillet 1940.

L'espoir de la libération

Le jour de la libération était dans toutes les têtes, étayé par les rumeurs, les extrapolations de situations rapportées par les uns et les autres. Les « indigènes » originaires du Soudan et du Dahomey, accompagnés de quelques Français, quittaient le camp pour être dirigés vers de nouveaux bâtiments et notamment dans ceux de Ravenel. Les Belges, les Alsaciens et les Lorrains seront bientôt libérés. Comme l’a rapporté Henri Sieber, les Allemands avaient l’exigence de les renvoyer chez eux, en zone interdite, nouveau territoire allemand sur le sol français, qui comprenait, entre autres, les régions d’Alsace et de Lorraine. Ce renvoi les mettant ainsi à la disposition, par exemple, de la Kriegsmarine et de la Wehrmacht qui pouvaient alors les enrôler à n’importe quel instant et qui ne manqueront pas de le faire. Ils étaient désormais reconnus sous le nom de « malgré-nous ». Tous ces bruits prêtaient fortement à croire à une proche démobilisation. Le camp de Poussay est complètement vidé de ses occupants le 17 juillet 1940. La plupart rejoindront le Frontstalag 120, prochaine étape sur le chemin de la captivité.

Le Frontstalag 120

Si l’histoire du camp est peu connue aujourd’hui, c’est aussi le cas, pour les dizaines d’autres. François Campa, lors de ses recherches sur les Frontstalags landais, rencontra lui aussi les silences et/ou étonnements des populations qu’il interrogeait sur les camps de prisonniers ayant existé sur leurs communes. Des milliers de PG français transitèrent par le camp de regroupement de Ravenel avant de partir pour le Reich. Bientôt ne restaient que les coloniaux et quelques soldats métropolitains. Le Frontstalag 120 de Mirecourt aura fonctionné près de huit mois, durant lesquels des milliers de prisonniers français avaient transité, en partie après de courts séjours dans des Dulags. Si certains n’y restèrent que quelques semaines, dans l’attente d’un train pour l’Allemagne, avec un pic de départs en août et septembre 1940, d’autres y séjournèrent de longs mois, parfois jusqu’en février 1941, et d’autres choisirent de s’évader. Les tentatives, souvent cou- ronnées de succès, occasionnaient des représailles sur les captifs.
Les Frontstalags étaient installés dans des structures en capacité d’accueil. À Mirecourt, ce choix s’était porté sur l’hôpital psychiatrique en construction. Là, il était possible de mettre à l’abri des intempéries tous ces soldats et de les placer sous bonne garde. Officiellement réquisitionné le 24 juin 1940, le Frontstalag 120 avait commencé à fonctionner la veille. Il cessera d’exister le 17 février 1941, soit après 239 jours d’existence.

Un mirador à Ravenel

L’occupation portait sur l’ensemble des bâtiments neufs, mais la partie « anciens bâtiments », précé- demment utilisée par l’armée française, le fut très peu. Les bâtiments neufs, eux-mêmes, ne l’ont pas été aussi longuement les uns que les autres : la partie « Femmes » (numéros pairs de 2 à 12) a été beaucoup moins endommagée que la partie « Hom- mes » (numéros impairs de 1 à 11) où s’étaient trouvés les troupes « indigènes » jusqu’à la fin. Pendant leur séjour, les troupes d’occupations avaient poursuivi d’assez importants travaux (réalisés par les « indigènes »), dont certains étaient la continuation du programme d’ensemble et d’autres, faits que pour leur usage personnel ; tel l’aménagement

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d’une clôture en barbelés autour des bâtiments, l’aménagement de postes de surveillance (une guérite à chaque entrée) et de hangars divers, la mise en service d’une alimentation en eau provisoire constituée par l’établissement d’une conduite venant des réservoirs de la ville, la mise en service d’une installation provisoire d’électricité, etc. Les zones bâties étaient encore dégagées de tout arbre et végétation, permettant à celles-là et au parc attenant d'être aisément visibles dans leur intégra- lité. Ses occupants, prisonniers comme soldats allemands étaient les pieds dans la boue du chantier.
La surveillance des prisonniers avait été confiée au Landesschützen-Ersatz-Bataillon (3e Bataillon de sécurité territoriale de remplacement). Elle était une unité d'instruction du Wehrkreis III. En fait, en 1939, c'est l'armée de remplacement (Ersatzheer) qui était chargée du recrutement et de la formation du personnel, puis de sa répartition au sein de l'armée de campagne ainsi que de l'organisation de nouvelles unités et de la reconstitution des unités anéanties. Dans ce but, elle constitua un certain nombre de divisions de remplacement dans chaque district militaire. Or, cette unité envoya des remplaçants vers le Frontstalag 120. Au niveau militaire, le camp de Ravenel dépendait aussi du Militärbefehlshaber Frankreich (Administration du commandement mili- taire en France) et du Landesschützen-Bataillon 865 (865e Bataillon de sécurité territoriale). Ils cantonnaient sur le camp (troupe), au château Aubry (Officiers) et s'exerçaient au tir comme tout corps militaire. Au fond du camp, au nord-est était installé un stand de tir. Les miradors, éloignés des entrées étaient équipés d'une baraque précaire où s'abritaient les sentinelles de faction. La majorité des Allemands étaient de simples soldats qui, à l'instar des prisonniers français, venaient des campagnes de leur pays. Beaucoup d'entre eux quitteront la France pour le front d'est lors de l'invasion de l'URSS en juin 1941.
Les bâtiments furent vite remplis. Les soldats français dormaient sur la paille, à même le sol, côte à côte, avec un vêtement en guise d'oreiller, s'ils n'avaient pas été confisqués par les sentinelles. Il ne faisait pas très chaud. Les « indigènes » craignaient déjà le froid. Ils étaient les plus habillés. Des tris furent opérés afin de rassembler les prisonniers par corps de métiers (artisans, ouvriers, agriculteurs…), par origine (Bretons, Alsaciens et Lorrains, voire Corses…). Les soldats attendaient, suivaient le mouvement, sinon les ordres. Plusieurs récits, de soldats ou d'officiers, ont permis d'éclaircir cette période et de redonner vie aux événements qui s'étaient déroulés depuis leur capture jusqu'à leur internement au Frontstalag. Grâce aux témoignages de Franck Ribollet, Raoul Giquel, Paul Delavaud, Paul Liégerot, Papa Gueye Fall, Pierre-Louis Mallen, René Bled, Fernand Guillou, Gilbert Perry, Ray- mond Delmas, et Lucien Violleau, les multiples réalités du quotidien nous ont été rapportées, permettant aujourd'hui d'avoir une meilleure compréhension de ces vicissitudes. Ainsi, la locali- sation des Dulags alentours, la vie collective, les conditions météorologiques, les mouvements des PG, le camp de Ravenel, les besoins alimentaires, les maladies et les soins, l'état du moral, les évasions, le courrier, les premiers faits de résistance, les Arbeitskommandos et les corvées, le comportement des sentinelles et des militaires allemands, les libérations, sont des sujets exprimés d'autant de façon que nous connaissons de témoins, offrant des visions convergentes de la vie des prisonniers et de leurs premières semaines de captivité dans cette prison d'un genre nouveau. Si les interviews des derniers témoins ou de leur famille, à Mirecourt et dans sa région, permettent aussi de se rendre compte de la captivité des PG, c'est souvent d'un point de vue externe. Citons Michel Didelot, Gabriel Weitmann, Jean Cassin, Henri Sieber, René Jeanpierre, Ma- ryse Bernard née Dolmaire, Raymond Voirin, Charles Bazin, tous jeunes ou très jeunes au moment des faits.

L'arrivée au camp

Le premier évènement commun à chacun des prisonniers était forcément leur arrivée dans leur nouvelle prison. Raoul Giquel, mineur-pontonnier au 6e régiment du génie, se trouvait à Nouzonville (Ardennes) lorsque la guerre fut déclarée, à Pagny- sur-Meuse (Meuse) après le 10 mai 1940, et le 21 juin, à Forcelles-sous-Gugney (Meurthe-et-Moselle) où il est fait prisonnier. Lui et sa compagnie sont restés huit jours sur leur lieu de reddition dans un Dulag improvisé avant d'être évacués et dirigés par quelques sentinelles « sur cette fameuse maison de santé de Mirecourt qu'ils avaient dénichée dans les Vosges. Cet établissement n'était pas tellement loin de Mirecourt, je m'en rappelle le chemin. Il devint alors le camp de Ravenel. La construction de cette importante maison de santé avait été commencée avant la guerre, elle n'était pas terminée quand la guerre a éclaté. C'était une maison de santé pour malades mentaux, c'était immense, c'était incroyable. Je crois que 35.000 prisonniers de guerre ont été rassemblés à cet endroit. »

Franck Ribollet, médecin, officier de réserve, est d'abord passé par les camps de Poussay et de Mattaincourt. Il ne séjourna à Ravenel que quelques jours avant de rejoindre le centre de rassemblement de Rambervillers : « 26 juin 1940 […] Nous allons à pied jusqu'à Mirecourt où nous sommes logés au camp de Ravenel (un asile en construction et inoccupé). »

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Vue aérienne du Frontstalag 120

Le soldat Raymond Delmas, originaire de Paris, est aussi arrivé fin juin : « Je suis resté encore deux ou trois mois en France environ parce que l'on a fait des petits déplacements. Ils nous ont déplacés deux fois en camions. La première fois, pris à côté de Mirecourt, ils nous ont emmenés dans une espèce de grand parc dans un établissement psychiatrique en construction. Les pavillons n'étaient pas terminés. Nous y sommes restés presque un mois […] »

René Bled est venu du Dulag de Poussay. Il est emmené à Ravenel le 26 juin 1940 : « […] nous levions le camp pour Mirecourt où nous avions laissé nos véhicules deux jours avant. Un bourg avec ses 5.000 habitants, ses grandes rues et ses nombreux bâtiments administratifs. L'asile de Mirecourt, qui allait servir momentanément de camp de prisonniers, était une construction neuve et pas finie, mais au moins nous permettait d'être au sec. »

Fernand Guillou a été un des premiers à pénétrer sur le domaine. Il y passera six mois, parvenant à s'en évader fin décembre 1940. Après deux jours à Poussay, il décrit ses premiers pas à Ravenel : « Les Allemands avaient vite mis en place le camp de prisonniers. Autour d'une vingtaine de bâtiments destinés à devenir l'hôpital psychiatrique du lieu, ils avaient déployé un grillage barbelé de près de 2 mètres de hauteur encadré par des miradors de surveillance [équipés de puissants projecteurs]. La cour de chaque bâtiment était en outre entourée de barbelés. Une centrale thermique destinée à alimenter l'hôpital se trouvait à l'extérieur de cet ensemble. Elle était reliée à chaque bâtiment par une galerie souterraine en clé de voûte de 1 m x 2 m environ. Ces galeries devaient avoir une grande importance dans la vie du camp. J'occupais le bâtiment 11 avec 1.200 camarades environ. »

Pierre-Louis Mallen est très prolixe. Ses propos détaillés sur le quotidien rendent la situation très claire. Il a lui aussi connu précédemment les deux camps de Poussay et de Mattaincourt, et il semble "apprécier" ce nouveau lieu : « [Mercredi 26 juin 1940] nous nous installons dans le soi-disant asile d'aliénés qui est vraisemblablement un sanatorium : des bâtiments largement aérés, bien orientés. Malheureusement pas terminés : pas d'eau, pas de confort. Les lavabos sont là, encore emballés… Dans une galerie vitrée des deux côtés, il y a tous les officiers de la 1re DIC. On distribue chichement de la paille (réquisitionnés par les Allemands avec l'aide d'un lieutenant-colonel de réserve qui est conseiller d'arrondissement, et candidat député de la région). Nous complétons en coupant de l'herbe dans le carré du « jardin » correspondant à notre pavillon. Notre logis est au milieu d'un plateau assez dénudé. Dans un coin, on y a installé un camp d'aviation pour les appareils d'observation que nous avons vu si souvent sur nos têtes. Tout autour un paysage agréable de collines lisses avec l'église et le couvent de Mattain- court. [Jeudi 27 juin 1940] On est tout de même mieux dans les galeries de ce sana que dans la prairie. »

Le témoignage de Paul Delavaud est très concis. Il a tout de même l'intérêt de prouver, s'il en était encore besoin, que la durée d'internement au camp de Poussay pouvait être très variable. En effet, M. Delavaud, arrivé à Poussay le 22 juin 1940, n'en partit que le 14 juillet suivant : « […] départ pour un asile à Mirecourt. […] »

Celui de Papa Gueye Fall, dépeint dans un rapport, usant d'un style encyclopédique, différents aspects de la vie du camp. Il y est resté jusqu'au 14 août avant de rejoindre celui de Rambervillers : « Les prison- niers sont installés dans la Maison de santé de Mirecourt qui comprend plusieurs vastes bâtiments séparés. Tous les officiers, 500 environ, sont groupés dans le même corps de bâtiment. Une organisation s'ébauche qui va se compléter tous les jours. […] »

Autre soldat d'infortune, le tirailleur sénégalais Yeo Peleguitamnadio décrit sa détention à Ravenel : « On a marché pendant quatre jours et quatre nuits avant d'arriver aux camps. Au début, on était seule- ment derrière des barbelés, après il y avait onze maisons dans le camp […] Ils ont séparé les Français et les Sénégalais. On pensait que ça voulait dire qu'ils allaient nous tuer tous. Les blancs n'étaient pas dans la même enceinte de barbelés que nous. Quand on a eu les maisons, on a revu les blancs. Ils étaient là, mais dans des maisons séparées. Le camp était à Mirecourt. J'ai été là-bas dix mois. »

La diversité des noms employés pour identifier le lieu est manifeste : « Mirecourt », « Ravenel », « asile », « hôpital psychiatrique », « sanatorium », « maison de santé ». Pour ces milliers de soldats, la première semaine de captivité, était comme une grande parenthèse entre ce que furent les derniers combats, les morts, les retraites, les redditions et le retour supposé dans leurs foyers. Une semaine d'attente dans la nature, sous la pluie, sans aucune nourriture hormis celle qu'ils avaient sur eux, de l'eau non potable, celle qui ruisselait dans les prairies, et qui serait cause de dysenterie, des nuits sous des toiles de tente, sur l'herbe détrempée, pour les plus chanceux, mais surtout une semaine pour s'imaginer un nouveau futur. Depuis Poussay, le trajet emprunté par le plus grand nombre des prisonniers, passait par le chemin vicinal no 10, non carrossable, au nord, via Ramecourt. Raymond Weitmann, six ans, y vivait avec

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sa mère, garde-barrière sur la ligne no 24, section de Neufchâteau à Mirecourt. Ils étaient aux premières loges pour voir passer les colonnes de captifs.

Colonnes de prisonniers

Le garçonnet en a vu passer beaucoup : « ils se ressemblaient, ils avaient le calot ou ils n'avaient rien sur la tête, mais alors ce qui m'a frappé, c'est les chaussures. Ils devaient venir de loin, d'après vous, ils venaient de Vaudémont. […] Ils étaient à l'arrivée, il y en avait des centaines. […] Ils arrivaient, c'était leurs derniers… Ils nous deman- daient si c'était encore loin, un petit kilomètre, mais on savait qu'il y avait encore plus. Mais, c'est formidable, quand j'y repense, pour moi c'est des héros. Parce qu'ils n'avaient pas les moyens de se battre, ni rien du tout. Ils étaient prisonniers. Les Allemands n'étaient pas rosses, on peut le dire, c'était une grande colonne de gars, ils marchaient comme ça, ils traînaient les pieds. Mais alors, d'une dignité ! Alors, on avait un puits, on n'avait pas l'eau courante […], alors [on prenait] un seau propre et on tirait de l'eau, que nous on buvait également. Et, ils avaient des quarts. Quand je vois un quart, je repense encore [aux] petits quarts qui étaient accrochés là. Et les Allemands, ça désorganisait la colonne parce que tout le monde trempait [son quart dans le seau], et pis nous on allait retirer de l'eau. [Les Allemands] râlaient quand même, mais ce qu'on faisait, j'y repensais, on courait au-devant et on suivait. Mais alors les Noirs, interdiction de donner, [les Allemands] auraient été méchants. Les Noirs ! Alors, ça faisait vraiment mal au cœur. C'est là que j'ai vu le racisme. Pourquoi les Noirs, ils n'avaient pas le droit de boire ? C'était des Sénégalais. "Couper cabèche", les Allemands savaient dire "couper cabèche", couper la tête : cabèche. »

Le quotidien

Passés le stress de la capture et le ressenti de solitude, l'attente rongeait les esprits : dormir, faire les cent pas dans la cour du bâtiment, lire, discuter, écouter les prêches dominicales, jouer au ballon, aux échecs, aux cartes des heures durant pour oublier la faim ou chercher pitance était le lot de tous. Et sur ce dernier sujet, les soldats ne pouvaient compter que sur eux-mêmes. En ce qui concerne les problè- mes liés à l'alimentation, voici quelques éléments tirés du livre de Fernand Guillou : « […] Le ravi- taillement s'est effectué quelques jours après notre incarcération. J'ai connu la faim et la soif. Dans la cour, le sujet de conversation était toujours le même : le rêve de bien manger. […] Nous avions des feuillées dans la cour. C'était des tranchées avec 2 petites planches. Les toilettes n'existaient pas à l'intérieur. La dysenterie sévissait. Chacun était tou-

Prisonniers coloniaux

ché ; plus ou moins. Du sang partout au fond. Durant les premiers huit jours de notre captivité, en cours de conversation, les hommes tombaient à terre comme une masse, mais avec l'aide des camarades se remettaient vite sur pied. Enfin arriva avec la première bouchée de pain, le problème du partage équitable entre 15. Le sergent-chef que j'étais me désignait d'office pour effectuer ce partage. Il me fallait faire les parts au plus juste et me servir le dernier. Les miettes faisaient l'objet de manifes- tation de démonstration de ce que pouvait être la faim. »

Les mêmes thèmes sont abordés dans les notes de René Bled : « […] Le plus dur s'annonçait. Nous avions faim et, même avec de l'argent, il était difficile d'obtenir quoi que ce soit. D'ailleurs pour empêcher les évasions, on nous enlevait notre argent […] Nous voilà de vrais bagnards derrière les barbelés. Vers le 2 juillet, je changeais de bâtiment et me retrouvais sans les copains. […] Cette semaine [du 8 juillet] la maladie à la mode qui touchait un grand nombre d'entre nous, la dysenterie, à cause de la nourriture, mais surtout de l'eau m'avait aussi atteint. Sept jours, durant lesquels la tête et le corps étaient vides, pas costauds et en plus la fièvre qui nous obligeait à rester couchés, sans l'aide de médecin et de médicaments. […] Un de mes copains travaillait au village de Mirecourt comme couvreur, après les dégâts des bombardements, moi j'aurai bien aimé y aller aussi, mais j'étais consigné au camp pour m'occuper des malades atteints de la dysenterie. Il fallait beaucoup boire du chaud et fumer. Mais il fallait avoir tout ça ! »

Le service de santé

Donc, comme il vient d'être énoncé, la dysenterie sévissait partout, faute de médecins et de médicaments. Durant deux à trois semaines, les malades ont dû supporter malaises et souffrances. Pourtant, il y avait bien un service médical au camp (il y en avait déjà un au Dulag de Poussay). « L'hôpital du camp de prisonniers de guerre » avait pour gestionnaire le prisonnier Léon Airaudi, capitaine,

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âgé de 41 ans, et secondé par un jeune médecin, lieutenant allemand, dont il vantait l'amabilité.

Le 6 juillet 1940, Pierre-Louis Mallen, rapporte que « Le Service Santé a fini par se remuer un peu. […] Il vient faire des prélèvements aux fins d'analyse. » Plus tôt avaient été distribués des comprimés de bismuth, à titre de remède pour la dysenterie. Un autre jour, en plus du bismuth, ils reçurent des cachets d'opium. Dans son livre « Prisonniers de guerre « indigènes », Visages oubliés de la France occupée », Armelle Mabon fait état d'un taux de mortalité très élevé dans les Frontstalags après 1941. Au cours des cinq années que dura la guerre, on recensa 25.000 décès, notamment dus à la tubercu- lose. Un exemple : entre janvier et juin 1941, 88 prisonniers (sur 2.782) en sont morts au Frontstalag 221 de Saint-Médard-en-Jalles (Gironde). Pour le Frontstalag 120, les registres de l'état civil conservés en mairie de Mirecourt ne font état « que » de quatre décès entre novembre et décembre 1940, et ne concernent que des Africains.

Prisonniers coloniaux au travail

Les corvées

La vie de camp se mettait à peine en place alors que des équipes de corvées se rendaient déjà à Mirecourt, accompagnées de sentinelles. Les prisonniers blancs (les « indigènes » ne quittant jamais le camp) avaient été soumis à des corvées consistant en diverses tâches à l'extérieur du camp. Recrutés par les Allemands, certains avaient préféré prendre les devants, se portant volontaires, à la recherche d'une occupation et d'un sentiment de liberté. L'une d'entre elles envoyait les hommes sur le terrain adjacent au Dulag de Poussay, utilisé comme dépôt d'armes et de véhicules confisqués à l'armée française. Leur travail était de trier et correctement rassembler ces matériels. Les armes légères étaient entreposées au château Buffet. Des opérations comme celles-là ont pu durer de plusieurs semaines à plusieurs mois. D'autres PG se rendaient en ville, déblayer les décombres dus aux bombardements de la mi-juin, aux alentours de la gare, ou réparer les toitures des maisons. Le rendement était faible et le manque de nourriture en était la cause. Les civils tentaient de leur passer du pain ou de la viande. En catimini, ils leur offraient de l'eau ou du vin. Plus tard, des équipes s'occupèrent des maisons réquisitionnées par la Wehrmacht et y effectuèrent des travaux d'embel- lissement, qui étaient à chaque fois des opportunités d'évasion. En octobre 1940, les Feldkommandanturen de la zone occupée exigeaient l'établissement de plans de travail destinés à employer les prisonniers français. Ils seraient logés et toucheraient un pécule de 10 francs par jour.

Le courrier

Les premières listes de prisonniers ont été dressées dès août 1940 par le Centre national d'information sur les prisonniers de guerre qui les établissait et les publiait régulièrement. Les familles sans nouvelles ne pouvaient rien faire d'autre que d'attendre. Un mois, deux mois, parfois plus de six mois pour certaines. Les autorités allemandes avaient interdit toute correspondance pour limiter la divulgation des lieux d'internements. Ce n'est que le samedi 14 juillet, que la permission fut donnée aux PG d'écrire à leurs familles, soit une lettre, soit deux cartes. L'adresse du camp était ainsi : « identification du régiment, Camp de Mirecourt (Vosges) ». Les pre- mières lettres des familles, elles, arrivèrent le dimanche 21 juillet. Le premier souci des soldats en captivité était de donner des nouvelles à leurs familles, à leurs proches. Pris dans la tourmente de leur capture, les prisonniers voulaient leur expliquer comment se déroulaient leurs premiers instants, comment ils les vivaient, ils voulaient leur donner des nouvelles de leur état de santé, de leur moral et attendaient les mêmes renseignements dans les réponses. Profiter d'un contact régulier, fut-ce à l'aide de courriers, est très important. Il apporte un soutien au prisonnier et lui permet de maintenir l'espoir. Avant que ne fût mis en place un service efficace, le système D, basé sur la solidarité et les actes de résistance à l'ennemi permit la sortie de lettres par différents moyens, plus ou moins fiables les uns que les autres. Et cela avait déjà existé au camp de Poussay ; de bonnes âmes s'étant déjà chargées de récupérer des messages sous le manteau. La gestion du courrier est d'une importance capitale. Elle avait d'ailleurs été régie par la Convention de Genève, garantissant le droit à l'information des familles.

Le thème est abordé dans tous les récits. Lucien Violleau, par exemple, exprime ses inquiétudes : « Vendredi 28 juin : […] Nos lettres écrites il y a 8 jours n'ont pas pu partir ! Que doivent penser nos parents ? Sans doute se lamentent-ils, mais nous n'y pouvons rien ! […] Samedi 29 juin  […] Et tous, nous sommes là, dans l'attente, sans aucune nouvelle de ce

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qui peut se passer et sans pouvoir assurer ceux qui nous sont chers sur notre sort. […] Mardi 2 juillet : […] Et moi aussi j'attends ; aucune nouvelle des évènements, aucune nouvelle de chez moi. Les lettres que j'ai écrites il y a huit jours ne sont même pas parties ! Malgré moi je ne peux m'empêcher de penser au pays, à mes parents, vieux et usés, qui travaillent au-dessous de leurs forces, et qui en plus doivent se lamenter sur mon sort. Et je pense aussi "à ma petite femme" que je serai si heureux de revoir, maintenant que la séparation parait toucher à sa fin, je désire encore beaucoup plus ardemment le moment où j'aurai un but dans ma vie… […] Diman- che 7 juillet : […] Pas moyen d'échanger même la plus courte lettre, est-ce que cette situation va durer longtemps ? […] Mardi 9 juillet : […] J'écris une lettre à mes parents et essaie de leur faire parvenir par la poste civile, en la donnant à un copain qui sortait en corvée, mais parviendra-t-elle ? »

Les mots de René Bled sont du même acabit : « Dimanche 8 juillet, nous avons eu la messe en plein air, par un prêtre soldat, avec un beau sermon, qui toutefois n'empêchait pas la tristesse de ne pas avoir de nouvelles des miens. […] Le dimanche 21 juillet […] Même dans ce fourbi, les premières lettres arrivaient. Pas pour moi, mais cela donnait de l'espoir. […] Un mois que nous étions derrière les barbelés dans cette posture d'infériorité. J'avais pu l'écrire à mon père. Les lettres étaient passées par la poste allemande. […] Enfin le lundi 29 juillet, j'avais la première lettre de Mad et une carte de ma grande fille, qui me donnaient de bonnes nouvelles de toute la famille après plus d'un mois sans. Tous étaient en forme et revenus au pays après leur exode de 300 km vers la Bretagne. Pour rien. Les Allemands y étaient arrivés avant eux. Je leur faisais une réponse le jour même. […] Dimanche 11 août 1940 […] J'ai pu envoyer une carte et deux mots seulement à Mad. La situation était tendue, on nous traitait comme des chiens. J'ai eu des nouvelles de Mad et Marcelle le 13 août et j'ai pu en envoyer une par Braillé, un collègue qui était parti à l'hôpital. »

Quant à ceux de Paul Liégerot : « [Fin juin 1940] Nous allons en corvée […] aux fermes chercher de l'eau. Là on arrive à passer des lettres aux civils qui viennent nous voir. Les sentinelles allemandes font écarter les civils. On trouve le moyen de se faufiler pour aller chercher du vin aux fermes. Cela dure une quinzaine de jours et les Allemands suppriment les corvées d'eau, interdisent aux civils de pénétrer dans le camp. Nous voilà donc dans l'impossibilité de pouvoir faire passer des lettres pour nos femmes. Cela dure huit ou dix jours et on trouve le moyen d'en faire passer par le ravitaillement des cuisines. […] Le vingt-deux [août], ordre de nous préparer. Départ à huit heures direction inconnue. Le jour même j'avais terminé une lettre que j'avais commencé [sic] la veille pour tranquilliser ma petite femme. Nou partons jusque la gare de Mirecourt en passant par la route de Ravenel. Il est onze heures. On nous met dans les wagons à bestiaux. […] J'avais toujours ma lettre dans ma poche. Je n'avais [sic] pas arrivé à la filer à un civil en partant. Heureusement, un sous-off connaissait le conducteur de l'auto du ravitaillement. Il lui donne ses lettres. Je lui ai passé la mienne en même temps. À midi, le train part. Les civils nous font signe au revoir. Il y a des camarades qui préparent des lettres pour les lancer aux civils. Pour les porter à la Poste ils ont eu soin de bien les ficeler. Et à un passage à niveau ils les lancent à une bonne femme. »

Et Pierre-Louis Mallen… : « [Samedi 22 juin 1940] L'aumônier de la 3e DIC ramasse les lettres de chacun. [Mercredi 26 juin 1940] Pour les lettres, ils prétendent qu'on n'envoie pas nos lettres parce que les prisonniers allemands en France (il y en a donc encore ? Où ça ?) ne sont pas autorisés à écrire. On proteste encore ; ils finissent par admettre que l'absence de lettres allemandes ne provient que de la difficulté ou l'absence de poste et de transport en France. […] Profitant d'un arrêt, je réussis à échanger quelques mots avec un vieux civil. Il me dit que la poste ne fonctionne pas (Donc pas moyen de prévenir nos familles). [Vendredi 28 juin 1940] On annonce aussi qu'à partir de demain le courrier fonctionnera. Notre adresse : « Camp de Prisonniers de Mirecourt, Vosges, Bâtiment no 6 ». J'écris à Yvonne une longue lettre. […] [Samedi 29 juin 1940] […] Je termine la lettre à Yvonne et écris un mot à Maman. […] [Dimanche 30 juin 1940] […] J'entreprends une lettre pour Tate. Mais on annonce bientôt qu'il n'y a plus de départ de courrier jusqu'à nouvel avis. […] [Samedi 6 juillet 1940] […] Comment célébrer mieux cette date ? Un an… Et je suis en prison ! Et Yvonne ne le sait même pas. Tout ce qu'elle sait, c'est qu'elle n'a plus de nouvelles de moi depuis plusieurs semaines. (On vient de nous prévenir que les lettres n'étaient pas encore parties. Depuis 15 jours !) Dans la matinée, on dresse des listes afin de faire prévenir par la Croix Rouge nos familles de notre situation de gens en vie, mais prisonniers, en attendant que nos lettres détaillées puissent partir. »

Carte officielle

Au mois d'août 1940, une carte postale officielle, préimprimée recto verso par la Kriegsgefangenenpost était distribuée dans les Frontstalags aux PG leur demandant d'informer leurs familles qu'il était « inutile

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d'écrire avant la réception de la nouvelle adresse », disposition révélatrice de l'envoi rapide des intéressés dans un camp définitif en Allemagne.

Les évasions

Les toutes premières évasions avaient déjà eu lieu au Dulag de Poussay. L'absence de barbelés, le faible effectif de sentinelles et les faibles contraintes avaient aidé à leur réussite. À Ravenel, le camp était mieux organisé, rendant la tâche plus ardue. Certains purent quand même profiter des corvées pour disparaître dans la nature. D'autres, grâce à la solidarité mirecurtienne (la famille Perry, Paulette Jano, Michel et Yvonne Didelot, Madeleine et Léopold Jacquot, Jeannette Protois, M. Barjonet, etc.) purent quitter la ville en habit civil, avec l'aide des premiers réseaux de cheminots.

En décembre 1940, Michel Didelot, neveu d'Yvonne Didelot, est un jeune lycéen de 18 ans. Il permit au sergent-chef Fernand Guillou de recouvrer sa liberté. M. Guillou s'était engagé dans une corvée ; il venait chaque jour, faire les pluches au lycée de garçons de Mirecourt. Il raconte lui-même son évasion : « La fatigue, la lassitude, le moral à zéro s'estompèrent assez rapidement […] Les évasions commençaient. Les juifs surtout se sauvaient par la galerie souterraine qui conduisait à la centrale thermique et là ils étaient libres. Les Allemands ont toujours ignoré ce moyen d'évasion. De fil en aiguille après quelques mois de captivité je suis devenu le Block- chef du bâtiment XI (chef de bloc). […] j'étais arrivé à apprendre par cœur la liste des passeurs de la zone occupée à la zone libre. Je communiquais les renseignements à ceux qui m'inspiraient confiance. […] J'avais aussi établi des relations très suivies avec la Croix-Rouge de Mirecourt. Mademoiselle Yvonne Didelot en faisait partie. […] Trois de mes camarades s'étaient évadés ensemble au cours d'une nuit. Je le savais bien sûr. Les Allemands nous rassemblaient dans la cour du bâtiment plusieurs fois par jour. J'ai appris à compter en allemand très vite. En effet je devais compter de vive voix avec le sous-officier. Lorsqu'il manquait quelqu'un, j'en étais rendu responsable. […] Après [leur] évasion […], le bâtiment XI avait été évacué et nous fûmes répartis dans les autres bâtiments. Il n'y avait aucun doute, j'étais visé et le moment était venu de m'évader moi- même. Je risquais la déportation en Allemagne. Par un courrier clandestin, je fis part de mon intention à Mlle Didelot. C'est ainsi que le 21 décembre je réussis à m'infiltrer dans une corvée sous la garde de sentinelles allemandes. J'avais arraché mes galons de sergent-chef pour ne pas attirer l'attention des sentinelles allemandes. J'étais ainsi un simple soldat prisonnier. La corvée faisait les pluches au lycée où était cantonnée une compagnie [allemande]. […] j'avais prétexté une indisposition intestinale pour pouvoir me rendre aux toilettes dans la cour. Au cours de l'une de mes sorties, je rencontrai le jeune Didelot. Nous nous sommes réfugiés dans un WC et là, il m'a donné les consignes à suivre : trouver le moyen de tromper la vigilance des sentinelles et me rendre au café Frocot qui touchait le lycée. Après quelques essais toujours grâce à mon stratagème, je parvins à me rendre au café. J'étais attendu. Il fallait faire vite. Le patron du café me fit monter au premier étage. Un feu brûlait dans la cheminée et sur la table, il y avait un paquet assez volumineux dans lequel se trouvait ma nouvelle tenue. Je me déshabillais, jetais ma tenue militaire au feu et sur les indications de Monsieur Frocot, je me rendais chez M. et Mme Didelot. Ce fut une merveille d'exé- cution due à une excellente préparation. Et j'étais entre de bonnes mains ».

73 ans après, Michel Didelot est revenu sur cette évasion et sur le rôle qu'il y a joué : « J'étais donc au lycée à Mirecourt et les prisonniers venaient faire des corvées, depuis Ravenel, pratiquement tous les jours. […] Dans le lycée, on avait des contacts directs avec [les prisonniers]. […] on s'est pris d'amitié au lycée, on a fait connaissance au lycée. […] Les sentinelles les envoyaient, mais ils ne les surveillaient pas. […] Je l'ai aidé, je lui ai fourni des vêtements et puis un minimum de bagages et puis, de là, je l'ai fait aller à Mattaincourt où ma tante connaissait quelqu'un. C'est là qu'elle est intervenue, en collaboration avec moi. Il a pu suivre une filière pour pouvoir s'évader. […] Les Allemands ont su qu'il avait été aidé par quelqu'un. Et le principal du collège m'a dit : "Les Allemands te recherchent, il faut t'en aller et quitter le collège". Et ça, ça tombait au moment des fêtes de fin d'année, au moment des vacances. Alors, ce que j'ai fait, j'ai pris mes cliques et mes claques et je suis rentré […] à Bazoilles, le temps des vacances. Et, il s'est trouvé que les Allemands ont quitté Ravenel à la fin des vacances. Donc j'ai pu rentrer ; j'étais [sic] plus recherché. »

Michel Didelot
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Deux semaines plus tard, Raoul Giquel était lui aussi candidat à l'évasion. Il utilisa toutefois un autre stratagème : « Les officiers allemands s'installaient eux, dans les maisons des habitants qui avaient fui. Ils faisaient appel à des gens de métiers, des plombiers, des menuisiers, des peintres, à tous les professionnels capables de rafraîchir et de retaper ces maisons. C'est grâce à cela que j'ai préparé mon évasion. Les prisonniers devaient aller chercher, chez les artisans du coin, les outils dont ils avaient besoin. Ils étaient toujours accompagnés d'une sentinelle. Mon camarade et moi allions chez la femme d'un plombier dont le mari qui avait fait l'occupation en Allemagne, après la guerre 1914-1918, était prisonnier […] On prenait, chaque jour, chez cette femme, les outils qui nous étaient nécessaires pour aller travailler dans la propriété qu'on nous désignait, et puis on revenait le soir, pour les rendre. Cette femme avait l'air d'être une vraie Française, mais il fallait se méfier, car on était en zone interdite […] Alors bon, cette femme me regardait puis elle me serrait fort la main, elle m'y mettait un morceau de pain ou un bout de lard quand elle le pouvait, la sentinelle ne voyait rien du tout, cette femme était une brave femme. Sept mois ont passé ainsi. Je me souviens que j'allais souvent travailler chez un artisan à Mirecourt, la sentinelle faisait toujours la même chose : elle m'emmenait le matin et me ramenait le soir. Le patron me disait : "tu vas me faire ceci ou cela". Un beau jour, nous avons été chargés de faire des malles pour ces messieurs, les officiers allemands, on ne faisait plus que cela. Alors, nous avons eu la puce à l'oreille et nous nous sommes dit : "ce n'est pas bon, le camp va être dissous". Les choses se sont précisées. Nous avons appris que parmi tous les prisonniers qui étaient encore là, il n'y avait plus guère que les Bretons [Fernand Guillou était breton, NDR], en voici l'explication : Les Allemands gardaient les Bretons en réserve, parce qu'à cette époque-là, leurs services psychologiques, se jouant des particularités territoriales, essayaient d'inciter la Bretagne à revendiquer une forme d'autonomie. Ils espéraient ainsi l'isoler, s'en faire une alliée […] [Une démarche similaire avait été tentée avec les Algériens et les Marocains, NDR] Il était temps pour nous de leur fausser compagnie. Je réfléchissais sans cesse à tout cela et m'en entretenais avec le camarade qui ne me quittait pas. […] Mon copain qui était plombier avait travaillé dans les galeries souterraines, il en connais- sait le plan grossier des canalisations, nous savions que celles-ci grossissaient de plus en plus vers la sortie. Nous avions donc décidé de nous évader par les galeries, c'est-à-dire par les égouts : c'était décidé, nous partions. Dans le camp, il y avait une fontaine qui se situait au départ des galeries, nous étions encore un peu hésitants, pourtant, nous avons appelé la sentinelle du camp et lui avons demandé d'aller chercher de l'eau à la fontaine. C'est ainsi que nous sommes descendus. […]
Avant de partir, nous avons bu, tous ensemble, un bon coup de vin rouge. Il y avait beaucoup de monde sur place, cela facilitait les choses : nous sommes descendus, mais nous ne sommes pas remontés. La sentinelle nous a attendus longtemps. […] Nous étions partis à deux heures de l'après-midi, et cela tombait bien, car nous sommes sortis des galeries à la tombée de la nuit, après nous être perdu un couple de fois. À la sortie, le copain a retrouvé le petit bistrot où l'on prenait parfois le verre et les civils qui travaillaient avec. […] Nous avions quitté nos habits militaires avant de sortir de la galerie, et j'étais avec mon pantalon de golf. Alors, on a tous trinqué ensemble, même une sentinelle a bu avec nous […] puis on est parti dans la nature. Nous étions à trois ou quatre kilomètres de Mirecourt. Nous étions le 11 janvier 1941, il y avait une neige assez épaisse et nous disions : "flûte, on va être repérés". Pendant ce temps-là, l'appel avait commencé au camp. Les Allemands étaient déjà au courant des évasions, il y en avait eu dix-neuf ce jour-là, paraît- il. Ce qu'il y avait d'ennuyeux, c'est qu'ils nous avaient pris en photo, deux par deux, et effecti- vement, ils nous avaient pris ensemble, mon cama- rade et moi. Nous avons cependant suivi le plan que nous avions mis au point : en arrivant à Mirecourt, nous sommes allés frapper chez cette dame qui nous fournissait des outils de plomberie pour travailler. "Bonsoir Messieurs", nous dit-elle, elle nous avait reconnus, "entrez vite". Elle n'était pas tranquille, car tout près, il y avait de grands bâtiments où logeaient des officiers allemands. Elle n'était pas rassurée, nous lui avons dit : "nous repartirons demain matin". Cette femme avait une nièce qui avait vingt ans, elle devint notre agent de liaison, c'est elle qui faisait la navette et allait voir en gare comment se présentait la situation. Après toutes ces évasions, les Allemands étaient fous, ils contrôlaient même les civils, il leur fallait rattraper, le plus vite possible, tous ces évadés. La "patronne" nous a alors dit : "ce n'est pas le moment de partir, ils sont en train de dissoudre le camp et il y a des Allemands partout dans la gare". Elle nous abritait dans son appartement et elle n'était pas trop "fière". Nous restions toute la journée dans le grenier. Pour nous occuper, nous fendions un peu de bois, car il n'y avait pas de chauffage, et il faisait froid. Les midis, la nièce ou [sa tante] nous apportait à manger dans le grenier, le soir, nous descendions manger avec elles. La nièce allait aux renseignements, le troisième jour, elle revint et nous dit : "on ne voit plus rien". On s'est alors dit : "au revoir". Nous sommes arrivés à la gare. Les trains étaient bloqués en raison de la neige. Nous nous som-

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mes d'abord cachés dans les toilettes, puis, partout où nous le pouvions, car nous n'avions aucun papier d'identité. Enfin, voilà le train arrivé, on est monté dedans et on s'est assis sur une banquette. J'avais acheté un journal, je lève la tête, qu'est-ce que je vois en face de moi ? Un Allemand ».

Madeleine Luc et son époux Léopold Jacquot tenaient un magasin de chaussures à Mirecourt ; il leur avait été délivré un Ausweis pour pouvoir approvisionner leur commerce. Dès juin 1940, ils « passaient » des lettres, puis intégrèrent un réseau de passeurs et favorisèrent l'évasion de plusieurs prisonniers. Plus tard, ils servirent de liaison avec M. Thomas, de Vittel, et le capitaine Adelphe Sarron, de Mirecourt, avant d'être recrutés en janvier 1944 par le responsable du réseau de résistance « Mithridate ». Yvonne Didelot et Messieurs Frocot et Parisot, entre bien d'autres, appartenaient à ce réseau.

Paulette Jano, née Chastant, a été nommée Officier de la Légion d'honneur et obtint le droit au port de la Croix du combattant volontaire, pour sa participation à des actes de résistance de juin 1940 à 1945. Dénoncée de façon anonyme, elle fut torturée puis déportée le 14 juillet 1944 au camp de concentration de Ravensbrück (80 km au nord de Berlin) duquel elle ne reviendra qu'en juin 1945. À Mirecourt, elle servait au « Café du commerce », face à la mairie. Elle permit de nombreuses évasions : « Le "Café du commerce" a assuré le passage des prisonniers évadés de 1941 à 1943. Ses premiers "clients" furent des prisonniers du camp de Ravenel qui s'évadaient par les égouts dont l'aboutissement était la centrale thermique du domaine. […] Le "Café du commerce" était plein d'Allemands et dans la salle à côté, il y avait les évadés ; il fallait un certain sang-froid pour tenir le coup dans ces conditions. Mais Madame Jano était l'énergie personnifiée. Beaucoup de clients étaient amenés par les cheminots, qui furent partout admirables. Ils étaient nourris et logés gratuitement, on leur fabriquait des pièces d'identité, on leur payait leur train, on leur donnait de l'argent de poche. »
Les actes de solidarité et d'entraide envers les prisonniers ont été innombrables. En plein automne 1940, Madame Perry avait eu la visite de Monsieur et Madame Jacquot, à la ferme. Ils venaient lui livrer des faux papiers pour faciliter l'évasion de PG. Ils purent réussir trois évasions. Gilbert Perry nous a laissé le récit de l'une d'elles : « Souvent en soirée, nous sommes dans la rue, ma mère et moi avec un sergent français et la sentinelle allemande. Le soldat lui dit tous les jours : "moi demain parti". L'Allemand ne dit rien et rit ; cela se répète souvent. Ma mère avait préparé des vêtements de travail de mon père pour cette évasion. Un soir, à la tombée de la nuit, le soldat était vêtu en civil et était dirigé vers la cour de la ferme. Il y avait là une grosse porte métallique donnant sur le pré, cette porte nous servait à mettre les animaux au parc et nous avions le cadenas. Ce soir-là, le cadenas était ouvert à l'avance. Le soldat devait suivre la petite route qui va de Ravenel à Mattaincourt. Il était attendu par le maire, Monsieur Garillon, qui était en relation avec les cheminots de la gare d'Hymont où les PG prenaient place sur une locomotive en remplacement du mécanicien sur le tender. »

Gilbert Perry était un enfant comme tous les autres ; il aimait jouer, courir, fouiller, observer… Il put ainsi recueillir de précieuses informations qui seraient remises à la Résistance : « […] je vois un avion allemand qui descend et se dirige vers le champ qui suit les pavillons de l'hôpital. […] voici encore trois avions qui sont arrivés derrière. Le lendemain, nous voyons arriver près de notre domicile un camion allemand tout fermé caché sous les arbres, quelques soldats de l'aviation. Je tourne autour de ce camion et je vois une poubelle, je récupère ce qu'il y a dedans et je trouve des photos. Photo d'un pont bombardé et détruit, photo d'un bâtiment de l'hôpital, photo de PG sénégalais et un plan des aérodromes allemands de la région Est. […] Ce camion était un laboratoire pour développer les photos prises par les avions. »

Témoins privilégiés, en contact « régulier » avec les sentinelles comme avec les prisonniers, et cela, malgré l'évidente interdiction faite par les autorités du camp, la famille Perry fut à la tête d'un service local de poste clandestine, mais fit aussi passer discrètement de la nourriture, des informations. Au fil du temps, la situation se détendit et les gardes devinrent moins sévères.

Les départs du camp

Des officiers avaient été séparés et dirigés sur l'Allemagne dès leur premier jour de capture. Très vite, les sous-officiers d'active les suivirent, puis les jeunes prêtres. Les officiers d'active, eux, partirent dans la première quinzaine d'août 1940. L'effectif total des prisonniers dans le camp de Mirecourt, était, avant leur départ, de 8.000 environ. Les Allemands disaient qu'ils ne faisaient pas de différence entre les nationalités, uniquement entre les races. Pourtant, ils ont été amenés à faire des choix. Voici trois témoignages qui en autant d'exemples.

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Alfred Deschamps, militaire belge (originaire de Dour, en région wallonne), a été capturé le 21 juin 1940 puis envoyé au « Frontstalag 120, où il y a plus de 13.000 soldats. Nous rencontrons 8 Flamands et sommes ensemble dans la même tente. Le 19 juillet, les Flamands interviennent pour notre libération auprès du commandant du camp. Ils sont libérés le 20 juillet. Nous, étant assimilés aux Français, ne pouvons partir. Par l'intervention d'un prêtre français parlant allemand, nous sommes libérés le 22 juillet, le 21 étant jour de la fête nationale. »

Henri Sieber est natif de Metz (Moselle), ville qui, depuis que le Reich avait annexé les régions d'Alsace et de Lorraine le 25 juillet 1940, se trouvait alors en zone interdite. Capturé le 21 juin 1940, il passa quelques jours au camp de Poussay avant de rejoindre celui de Ravenel, le 1er juillet suivant. Rapidement convoqué par l'administration du camp, on lui proposa de le libérer aux conditions, de rentrer chez lui, et en tant qu'ex-Mosellan, d'accepter la nationalité allemande. Devait-il accepter cette tant attendue liberté ? Cela impli- quait tout de même de consentir à servir mili- tairement le régime nazi qu'il avait combattu il y a à peine quelques semaines. Il fut rendu à la vie civile le 2 août 1940. Tout comme ses parents à la suite de la défaite de 1870, il perdit la nationalité française. En 1941, il prit un emploi de dessinateur au service de la reconstruction de l'Allemagne. Réfractaire, il fut arrêté et enfermé à deux reprises par la Gestapo, mais parvint à s'enfuir à Paris en 1943. Avec sa tante, il aidera des aviateurs anglais et américains à rejoindre l'Angleterre.

Raoul Giquel affirme qu'en janvier 1941, un grand nombre de Bretons était encore au camp, ajoutant même : « Nous avons appris que parmi tous les prisonniers qui étaient encore là, il n'y avait plus guère que les Bretons, en voici l'explication : Les Allemands gardaient les Bretons en réserve, parce qu'à cette époque-là, leurs services psychologiques, se jouant des particularités territoriales, essayaient d'inciter la Bretagne à revendiquer une forme d'autonomie. Ils espéraient ainsi l'isoler, s'en faire une alliée et appliquer avec bonheur le vieil adage : "diviser pour régner". » Des tentatives identiques avec les Africains et les Maghrébins avaient reçu un écho favorable. Ce fut la raison d'un changement d'attitude des Allemands vis-à-vis des prisonniers « indigènes ». Quelques candidats acceptèrent, fu- rent libérés, mais les résultats ne furent jamais ceux escomptés.

Les Français dans les camps :
des réalités diversifiées

Les camps constituent, sous le régime nazi un véritable système qui atteindra son paroxysme avec les camps d'extermination. Les camps de prisonniers de guerre ne sont qu'une de ces catégories ; la moins trouble sans doute par la convention de Genève qui les régissait. Les études menées sur les camps de prison- niers de guerre possèdent plusieurs caractéristiques dont la priorité a été plutôt donnée aux études généralisées, problématisées, on peut le compren- dre, le plus souvent autour de la vie dans les Oflag et Stalag. L'étude des Frontstalags quant à elle, a souffert de sa dure réalité, celle d'être inscrite dans un champ embarrassé par des questions de devoir mémoriel face à la tragédie humaine de soldats souvent considérés comme subalternes.

Prisonnier colonial abritant un officier allemand du soleil

Peu à peu les Frontststalags vont devenir les camps des soldats des colonies et d'outre-mer. « Dès 1941, chaque Frontstalag comptait plusieurs camps princi- paux auxquels étaient rattachés les nombreux com- mandos de travail (Arbeitskommandos). L'effectif d'un commando de travail variait entre une dizaine et un millier d'hommes. Selon le rapport du médecin commandant Bonnaud, les commandos de travail n'avaient pas un caractère définitif. En fonction des besoins, les autorités allemandes en supprimaient ou en créaient. Les prisonniers étaient employés directement par les autorités allemandes ou mis à la disposition de communes, de particuliers et d'administrations. Beaucoup, notamment parmi les indigènes coloniaux, étaient employés comme domesti-

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ques chez des Allemands. En février 1943, outre les 1.400 utilisés dans l'industrie d'armement, 5.450 prisonniers indigènes nord-africains, "soumis à un régime strict et une discipline militaire", travail- laient dans les exploitations agricoles des dépar- tements des Ardennes, de la Meuse, de la Meurthe- et-Moselle, de la Haute-Saône, du Loiret et de l'Eure-et-Loir.
Une note de la DSPG (Direction du service des prisonniers de guerre) du 18 décembre précisait que 10.000 prisonniers indigènes travaillaient en permanence pour le compte des Allemands. En beaucoup d'autres départements, les prisonniers étaient occupés à des coupes de bois, comme dans les Landes. D'autres furent utilisés comme hommes de corvée dans les formations allemandes. Cependant, quel que soit le travail effectué, la rémunération était de 10 F par jour, sauf pour les hommes de confiance : 30 F par jour. Les autorités allemandes prélevaient 2 F destinés à l'entretien du camp. La rémunération était moindre pour les prisonniers travaillant à l'intérieur des camps : 6 à 7 F par jour au camp de Saumur en avril 1941. Selon le rapport Bonnaud, les prisonniers travaillent modérément, 8 à 9 heures par jour, et se reposaient le dimanche.
 »

Restent dans le camp, une majorité de Tirailleurs sénégalais et Nord-Africains et quelques dizaines de métropolitains en guise d'encadrement pour la plupart issus de l'armée coloniale. Dans un premier temps, Les arbeitskommandos étaient réservés aux blancs. Mais devant l'augmentation des évasions de ces derniers, la tendance s'inversa.
En fin d'année 1940, durant novembre et décembre, les prisonniers français vont être utilisés en grand nombre pour l'économie civile. En effet, le volet emploi est important dans une France où ses travailleurs sont dispersés et éloignés. L'occupant demanda même aux Autorités françaises de trouver des occupations pour les soldats.
À Ravenel, le trésorier principal du camp (Oberzahlmeister) eut à gérer, pour la période du 1er novembre au 12 décembre 1940, des centaines de prisonniers qui travaillaient chez plus de 400 employeurs (fermes, hôtels, industries…), dans plus de 107 communes, toutes situées dans l'arrondis- sement de Neufchâteau et dans l'ouest de celui d'Épinal, jusqu'à plus de 40 kilomètres du camp. Le plus souvent dans les fermes des alentours. Le Frontstalag 120 va apporter durant les mois de novembre et de décembre 1940 un nombre important de travailleurs répartis dans les petites communes.

On s'aperçoit qu'une gestion rationnelle des prisonniers mise en place par les responsables du camp, permettait une occupation des soldats et une rémunération bien que fortement dépréciée (10 F par jour, l'équivalent d'une heure de travail d'un ouvrier spécialisé) dont 2 F prélevé pour l'entretien du camp, comme cela sera pratiqué par les Landesschützen-bataillon jusqu'en 1943.

Le travail était un bon exutoire pour la majorité des prisonniers qui pensaient encore échapper aux camps en Allemagne. Toutefois, des corvées seront au programme jusqu'en fin d'année 40, laissées aux tirailleurs qui devaient finir de trier le matériel léger ainsi que les matériels militaires lourds stationnés à Poussay depuis juin. Le rendement journalier n'était pas brillant, à cause du manque de nourriture qui avait affaibli les hommes. On compensait par le nombre.